Texte présenté devant le Laboratoire de géographie de l'Université de Reims en avril 2006 dans le cadre d'un séminaire sur "Proximités dans la ville en guerre".
Le cas des Balkans montre que le continent européen n'est pas à l'abri des conflits armés. La crise actuelle est le résultat d'une histoire et d'une géographie particulières : "pendant quarante-cinq ans, le communisme a figé les Balkans, mais en y perpétuant un certain schéma politique : celui des nations-Etats, dotées chacune d'un territoire bien délimité et d'un peuple dominant" [1]. Il est important de définir ce qu'on entend par "Balkans" : "la péninsule balkanique constitue moins un espace défini par la géographie que par l'histoire et la religion" [2]. Définir ce terme est un exercice difficile dans la mesure où ses limites sont très controversées – on parle d'ailleurs, actuellement, plus volontiers d'Europe du sud-est. Mais il est certain que tous les auteurs considèrent que l'actuelle Serbie en fait partie intégrante, dans la mesure où les tensions qu'elle connaît, de nos jours, sont l'héritage d'influences aussi diverses que celles de l'Eglise orthodoxe et de l'Empire ottoman. La Serbie possède actuellement le statut de république, composée de deux provinces dont celle du Kosovo. Le Kosovo se trouve à l'extrême sud de la Serbie, et partage ses frontières avec le Monténégro, l'Albanie et la Macédoine. D’un point de vue politique, le Kosovo est, aujourd’hui encore [3], une province de la Serbie-Monténégro.
Le Kosovo est une petite province de 10 887 km² (soit un tiers de la superficie de la Belgique seulement). Son relief le classe parmi les terres balkaniques. En effet, le terme Balkans signifie en turc "montagnes boisées", ce qui convient particulièrement aux terres kosovares. George Prévélakis décrit parfaitement les caractéristiques du relief des Balkans : "relief accidenté qui rend la circulation malaisée, terres exiguës" [4]. La géographie du Kosovo est un résumé de ces caractéristiques. Le Kosovo est une région autonome d'un point de vue géographique, dans la mesure où ses frontières sont naturelles : les montagnes sont des limites pour ce territoire, en forme de cuvette (c'est-à-dire en forme de bassin fermé par les montagnes). L'écosystème est fragile dans cette région. De plus, le Kosovo, en plein cœur de la péninsule balkanique, se trouve au point de contact de plaques tectoniques : c'est pourquoi, la province présente un "fort risque de crues subites et meurtrières, essentiellement au débouché des torrents, de fréquents éboulements et glissements de terrain associés à la vigueur des pentes, où l'érosion extrême est encore favorisée par le surpâturage et le déboisement, surtout dans la Metohija" [5]. En outre, le Kosovo est une zone de transition géologique. Le climat continental y est rude du fait de l’absence de vents extérieurs.
Les voies de communications naturelles sont peu nombreuses : l’Empire ottoman a développé plusieurs axes afin de pouvoir administrer correctement la région balkanique, des routes le long des axes définis par le relief. Il en a résulté l’existence de ce que les journalistes ont surnommé "l'autoroute serbe" : il s'agit de l'axe primordial dans les Balkans reliant Belgrade, Mitrovica, Pristina et Skopje. Cet axe nord-ouest – sud-est relie les capitales de la Serbie, du Kosovo et de la Macédoine ; il était donc particulièrement développé au temps de la République Fédérative Socialiste de Yougoslavie. Par conséquent, c'est non seulement un axe de communications essentiel dans les rapports économiques (puisque les transits se font par cet axe entre la Macédoine, le Kosovo et la Serbie), mais aussi dans les rapports géopolitiques. En effet, bloquer cet axe naturel revient à immobiliser toute une partie des Balkans. Les autres voies de communication sont d’importance moindre et leur rayonnement n’est que régional.
Enfin, les villes du Kosovo sont de petite taille et sont peu nombreuses : la population est avant tout rurale, et les villes sont touchées par un fort taux de chômage (jusqu’à 80% dans la ville de Mitrovica, et au moins 50% pour l’ensemble de la province, quelques soient les sources). Le Kosovo est également une région traditionnellement « retardataire » d’un point de vue démographique : on peut l’assimiler aux Pays en voie de développement vis-à-vis des comportements démographiques. Ainsi, la transition démographique [6], achevée dans les pays d'Europe occidentale, est, au Kosovo, au même stade que les pays en voie de développement. En effet, le commencement de la transition démographique a été plus tardif dans les pays balkaniques, le Kosovo étant une des régions les plus retardataires : "sur le plan démographique, les Balkans se trouvaient dans les années 1950 à l'est de la ligne Saint-Pétersbourg – Trieste définie par le démographe J. Hajnal, dans la partie de l'Europe où les mariages étaient précoces, la nuptialité fréquente et la proportion de célibataires faible, contrairement à la situation prévalant à l'ouest, et où la fécondité et la mortalité étaient également plus élevées" [7]. Le début des années 1960 est marqué au Kosovo par des taux de mortalité féminine et infantile particulièrement élevés. Ainsi, l'espérance de vie était de 55,6 ans [8] pour la province du Kosovo en 1960 [9] : elle reste plus basse que pour le reste de l'Europe. Les évolutions démographiques du Kosovo sont traditionnellement celles des pays pauvres, ce qui est à la fois le reflet d'une économie en difficulté, mais aussi d'un régime socialiste. La principale caractéristique de la démographie traditionnelle du Kosovo est donc une forte natalité. En effet, en 1953 déjà, la croissance annuelle de la population albanaise de l'ex-Yougoslavie était de 2,07 %, tandis que dans l'aire de population slave, elle était de 1,41% seulement.
La rivière Ibar, au coeur de la ville de Mitrovica
(photographie de B. TRATNJEK, prise en février 2004)
